PAPA, RACONTE-MOI LA MORT

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    Hier soir, alors que ma petite famille était attablée autour d’un repas riche en oligo-féculents, mon fils ainé m’a annoncé que, quand il serait grand, il préférerait être papy avant d’être papa. “Pourchoi ?” le questionnai-je la bouche pleine. Il me rétorqua que son grand père (c’est à dire le père de ma compagne) avait ceci de supérieur à moi qu’il allait plus vite à vélo. Je ne puis que m’incliner devant l’imparable argument. Il ajouta qu’il voudrait désormais vivre à plein temps chez ses grands-parents, plus disponibles et bénéficiant d’une offre quantitative d’activités susceptibles d’alimenter sa soif de fun : jardinage, promenades, jeux de sociétés… Voir ses parents de temps en temps lui suffirait désormais.

    Afin de l’attendrir, je lui racontai alors que lorsque j’avais son âge, je vivais moi-même chez mon papy et ma mamie, ne voyant mes parents que le week-end. J’en souffrais, un peu, et j’aurai aimé partager plus de temps avec eux. Je vis alors se dessiner sur le visage de mon morveux une expression de perplexité. “Quoi ?” lui demandai-je alors dans un français accessible. Il me retourna alors : “c’est qui le vieux papa ?

    - quel vieux papa ?

    - Ben… comment il s’appelle ? Mess… Mess…

    - Messaoud ?

    - Oui, Messa…youd. C’est ton papy ?

    - Non, c’était mon papa. Mon papy s’appelait François.

    - Ahhh… Mais il est où ton papa ?”.

    Il retrouva dans sa mémoire une vague description de ce “Messaoud” dont le portait figure, encadré dans sa chambre, parmi les autres membres de son arbre généalogique. “Il est mort ?

    - Oui, il est mort.

    - Mais… Comment il est mort, ton papa ?”

     

    Un rapide coup d’œil lancé à sa maman me permis de comprendre ce qu’elle avait compris aussi : voilà, ça y était, le jour était venu d’expliquer la mort à notre fils. Là, entre la pizza aux chorizo et le fromage. A ma grande surprise, aucun air de piano ne se lança. Seul le tambour du lave linge, passant au cycle “essorage” vint ambiancer la scène.

     

    Je sais que les enfants ont une conscience de la mort. Lorsqu’ils écrasent une fourmis, ils savent qu’il y a deux états : “l’avant” et “l’après” coup de talon ; le mouvement et l’absence de mouvement, comme dirait Bill, en anglais non sous titré malheureusement…

     

    “ Mon papa était très, très malade. Tellement malade qu’un jour, il s’est endormi et ne s’est jamais réveillé.

    - Il dort ?

    - Il dort et il ne se réveillera jamais.

    - Il ne se réveillera jamais ?

    - Jamais !

    - Jamais, jamais ?

    - Jamais jamais jamais.

    - …

    - …

    - Mais s’il y a trop de bruit, s’il fait froid ?

    - Quand on est mort, on n’entend plus rien et on ne sent plus rien, ni le froid, ni le chaud.

    - …

    - …

    - Mais après ?

    - Après quoi ?

    - Ben après… quand il aura fini de dormir ? ”

    C’est là que, pris de court, je compris que ma belle et moi aurions du prévoir une sorte de powerpoint. Je me rappelai qu’elle m’avait dit vouloir expliquer à ses enfants que certains pensaient qu’après la mort, il y avait quelque chose. Je savais même qu’elle n’était pas sûr de ne pas le croire elle-même. Et si je devinait alors que les religions avaient été inventées par des parents soucieux de finir de dîner en paix, je ne voyais aucune objection à expliquer leur concept à mes fils. A eux de juger de leur pertinence. Pourtant, ce n’est pas ce qui se produisit.

    “Il n’aura jamais fini de dormir. C’est pour ça que, le morts, afin qu’ils dorment tranquillement, on les met généralement dans une sorte de lit en bois. On met le lit sous la terre, et ils restent là. Tu vois ?”. A l’extrême bord de mon champ de vision, je distinguais une agitation venant de mon amoureuse, que j’interprétais aussitôt comme une invitation à fermer ma gueule. Nous étions heureusement trop éloignées pour qu’elle burine mon tibia avec ses babouches. Rassure-toi mon amour, je ne me sentais pas prêt à évoquer le festin des vers et les jolies nuances violacées des cadavres en putréfaction.

    “Mais c’était quoi sa maladie ?

    - Eh bien, il avait une sorte de poison dans le sang qui le rendait très fatigué. Il était très très malade, hein. Il avait très…” Mal ! C’est le mot que je n’arrivais pas à prononcer. La fatigue me semblait concevable, pas la souffrance.

     

    Une sorte de dégoût vint crisper mon fils totalement effrayé.

    “Je ne veux pas… Je ne veux pas !

    - Mais nooon, ne t’inquiète pas. Tu as 4 ans…

    - 4 ans et demi !

    - Tu as 4 ans et demi, et on meurt quand on est très très vieux où quand on est très très très malade (note de mon inconscient : ou quand on se fait tuer, on lors d’un accident). Toi, tu es en pleine forme et… Ah ah… et tout va bien… Pouet ! Pouet !”.

     

    J’avais très envie de pleurer, ce que ma compagne faisait tout à fait. Exagérément souriant, je tentais de rassurer mon fils sur le côté absurde de l’idée de sa mort. Absurde ! Finalement, il trouva, seul, un moyen simple de ne pas mourir : il était bien décidé à ne jamais devenir papy. Sur cette certitude, il finit ses pâtes et retournerait décimer des pirates pixélisés sur sa console un peu plus tard.

     

    Il n’a pas fait de cauchemar.

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